Hypothèse sur la pensée de René Girard appliquée au terrorisme contemporain

07 janvier 2016

Je me suis laissé interpeller dernièrement par un article d’un prêtre catholique à propos des attentats de novembre dernier à Paris. En voici un extrait : « Je vais allez plus loin. Tant pis pour les lecteurs sensibles. Regardez les photos des spectateurs quelques instants avant le drame. Ces pauvres enfants de la génération bobo, en transe extatique, « jeunes, festifs, ouverts, cosmopolites… » comme dit le “quotidien de révérence”. Mais ce sont des morts-vivants. Leurs assassins, ces zombis-haschishin, sont leurs frères siamois. Mais comment ne pas le voir ? C’est tellement évident ! Même déracinement, même amnésie, même infantilisme, même inculture… Les uns se gavaient de valeurs chrétiennes devenues folles : tolérance, relativisme, universalisme, hédonisme… Les autres, de valeurs musulmanes devenues encore plus folles au contact de la modernité : intolérance, dogmatisme, cosmopolitisme de la haine… Les uns portent le maillot du PSG – « Fly Emirates » en effaçant le berceau de Louis XIV, et les autres profitent du même argent pour se faire offrir un costume en bombes. Une minute avant leur mort, les uns et les autres étaient penchés sur leurs smartphones, comme accrochés au sein de leur nourrice. »
 
 
Nous pouvons, de bon droit, être choqués par ce texte. Objectivement, et on ne peut le contester, il y a bien des victimes innocentes d’un côté et des assassins de l’autre. Et pourtant, ce qui est surtout choquant n’est pas tant le renvoi dos à dos des deux camps, mais leur égale condamnation par l’auteur. En effet, si rien n’est plus étranger au christianisme que le manichéisme (et là l’auteur a raison), la condamnation des personnes l’est tout autant, si ce n’est plus (et là l’auteur a tort). Ceci a été très bien écrit par Christian de Chergé (prieur des moines de Tibhirine) , dans son testament spirituel, lorsqu’il dit : « J’ai suffisamment vécu pour me savoir complice du mal qui semble, hélas, prévaloir dans le monde, et même de celui-là qui me frapperait aveuglément. » Le renvoi dos à dos chez Christian de Chergé ne condamne personne, qui suis-je, moi, qui participe du mal pour condamner d’autres personnes qui sont elles mêmes sous l’emprise du mal ? Semble-t-il dire.
 
 
Ceci étant dit, la remarque sur le rapprochement des camps opposés (les frères siamois) comme source de violence est intéressante et mérite d’être examinée sous l’angle de l’approche de René Girard.
 
Selon la théorie du désir mimétique de Girard, l’homme, pour une bonne part de ses actions n’a pas de désir autonome mais imite le désir de l’autre. C’est une réalité anthropologique que chacun peut vérifier, par exemple, auprès de bébés, qui, dès l’âge de 6 mois, se disputent, sans raison, le même jouet. Celui dont on imite le désir est le modèle. Pour le sujet qui imite, si le modèle est externe, c’est-à-dire éloigné, il est une source d’inspiration non conflictuelle, en revanche si le modèle est interne, c’est-à-dire proche, il devient un obstacle dans la conquête de l’objet désiré par le sujet. C’est un : « modèle-obstacle ». On est plus « jaloux » de son voisin que de celui qui vit dans un autre monde.
 
Ces dernières décennies, le monde s’est extrêmement rapproché. Dans le langage de la mondialisation, on parle de village mondial. Ceci a pour cause principale le développement extraordinaire des TIC et des moyens de transport. Nous sommes tous devenus des voisins. La richesse des nations européennes est à portée de vue et de main des zones de sous développement du sud. Ce qui est inédit dans l’histoire.
 
En même temps, on a éliminé, en occident, tout ce qui peut créer de la distance ou de la différence. L’autorité, la hiérarchie sont devenues, par exemple, des valeurs dépassées. En parallèle on assiste à une valorisation à outrance de la société de consommation et du spectacle. Or l’accès à ces objets est réservé à une élite mondialisée, créant ainsi une exclusion bien réelle de tout un pan de la société en France (les quartiers) et en Europe mais aussi au niveau mondial.
 
 
Toutes les conditions du conflit mimétique sont donc réunies :
 
1-Rapprochement tous azimuts des sujets et des modèles.
 
2- Mise en évidence et valorisation des objets à convoiter.
 
3- Interdiction d’accès à ces objets par les modèles.
 
C’est, pour moi, une explication du terrorisme actuel et, en même temps un boulevard pour l’extension de l’Islam, matrice rassembleuse des « laissés pour compte » de la mondialisation, et instrument de combat des populations oubliées par le développement.
L’islam est donc à la fois un instrument de rassemblement et de combat, mais aussi pour l’occident le nouveau bouc émissaire, avec, pour personnalisation facile, la figure de Daesh.
 
Pour Girard, l’un des moyens qu’avaient trouvé les sociétés primitives pour tenir en respect cette violence mimétique est le sacrifice d’un bouc émissaire réconciliateur. Et, on le voit, tant en France avec l’union nationale (intégrant même la majorité des musulmans « sages »), qu’au niveau mondial avec le renversement des alliances au proche orient : rapprochement, de l’Iran, des Etats Unis, de la Russie et de l’Europe. Tous unis contre Daesh. Le bouc émissaire idéal. La réconciliation fonctionne bien. Mais les problèmes de fond ne sont pas résolus pour autant.
 
Selon Girard, l’origine du pouvoir qu’il appelle « sacré » (pas au sens chrétien du terme) vient du fait que ces sociétés archaïques, ont pensé, pour faire durer la réconciliation et la paix, à ne plus sacrifier le bouc émissaire tout de suite, mais à le garder « au chaud ». Il devient ainsi le nouveau roi auquel la société tolère tous ses abus de pouvoir, dans la mesure où il continue à assurer sa fonction de maintien de la paix. Si ce n’est pas le cas, il peut être exécuté, à tous moments.
 
De deux choses l’une :
 
– Ou Daesch est préservé ou se préserve et il deviendra le maitre du monde en vertu de ses capacités à maintenir l’harmonie entre ses ennemis anciens qui pourraient devenir du même coup ses serviteurs.
 
– Ou Daesh est vaincu et les problèmes entre les partis, les communautés, le centre et la périphérie… reviennent et s’aggravent en France et ailleurs. Dans le monde, les oppositions traditionnelles resurgissent également entre les communautés et les nations.
 
Que faire ? Ce sera l’objet d’un prochain article.
 
 
Dominique CASSANET