La Doctrine Sociale de l’Eglise est-elle soluble dans la Responsabilité Sociétale de l’Entreprise ?

16 septembre 2013

Plusieurs personnes récemment rencontrées m’ont dit que quand les entreprises mettaient en place une politique de Responsabilité Sociétale (RSE) en fait, elles appliquaient, sans le savoir, les principes issus de la Doctrine Sociale de l’Eglise (DSE). Cet article a pour objet d’essayer d’y voir plus clair sur cette question.
 
 

Oui la RSE et la DSE partagent des éléments
 
 
D’abord, sur le plan des principes la RSE est d’inspiration chrétienne. Bien avant la mode de la RSE qui apparait en ce début du 21èmesiècle, la question sociétale en entreprise préoccupe, officiellement, l’Eglise depuis la fin du 19ème siècle avec l’Encyclique : « Rerum Novarum », même si depuis toujours cette question est latente. Il est donc normal, que le concept de RSE qui nait dans les milieux américains soit inspiré par la morale chrétienne, substrat culturel, qu’on le veuille ou non, à toute la pensée occidentale.(cf les droits de l’homme). L’intériorisation (parfois la déformation ou le dévoiement) des « valeurs » chrétiennes est un fait de moins en moins contesté. Certains vont même jusqu’à constater que le discours pro RSE s’apparente à une sorte d’évangélisation, comme le furent à l’époque les approches Qualité.(voir sur toutes ces questions l’article de Gildas Barbot : L’éclairage de la DSE sur le concept de RSE)
 

Ensuite, dans l’application pratique, si on passe en revue quelques piliers de la RSE nous pouvons dans beaucoup de cas mettre en face des principes issus de la DSE. Prenons quelques exemples :
 
Premier pilier : La redevabilité qui se décline comme suit : « Etre en mesure de répondre de ses impacts sur la société, l’économie et l’environnement…En étant redevable l’organisation aura un impact positif sur elle-même et sur la société. ».Les notions DSE de « Bien Commun » et de « Destination universelle des biens », sans entrer plus avant dans les définitions, semblent répondre d’une certaine manière à la redevabilité.
 

Deuxième pilier : Principe de Transparence .

« Assurer la transparence des décisions qu‘une organisation prend et des activités qu’elle mène lorsque celles-ci ont une incidence sur la société et sur l’environnement
L’organisation doit diffuser de manière claire, juste et exhaustive et à un degré raisonnable et suffisant les politiques, décisions et activités dont elle est responsable de même que les effets connus et probables sur la société et l’environnement.
Les infos doivent être disponibles, directement accessibles et compréhensibles pour ceux qui sont ou peuvent être touchés. Elles doivent aussi être actualisées, factuelles et présentées de manière claire et objective. »
La notion de Vérité (développée par Benoît 16 dans son encyclique « Caritas in Veritate ») semble être le pendant de la notion de transparence en RSE.
 

Troisième pilier : Principe de Comportement éthique :
Le comportement de l’organisation doit être fondé sur les valeurs d’honnêteté, équité et intégrité
Se préoccuper d’autrui, des animaux et de l’environnement
S’engager à traiter l’impact de ses décisions et activités sur les intérêts des Parties Prenantes.
Là encore, l’option préférentielle pour les pauvres propre à la DSE se rapproche de cette notion.
 

On peut mettre également en parallèle, même s’il y aurait beaucoup à en dire, la notion de respect des droits de l’homme (RSE) et de celle de dignité des personnes (DSE).
Enfin aux principes de légalité et du respect des normes internationales en RSE correspond la notion de justice en DSE.
 
 

Mais la DSE et la RSE ne se recouvrent pas entièrement.
 
 
Il existe entre elles des différences notoires.
Dans la RSE, la notion de« parties prenantes » est largement évoquée. Cette notion intéressante, permet de sortir du face à face exclusif du capital et du travail en introduisant de nouveaux partenaires. Or cette notion est pratiquement passée sous silence, en tant que telle, par la DSE.
Mais surtout la DSE déborde partout sur la RSE. En effet, et pour prendre simplement le respect de la légalité, la DSE , au-delà de la simple justice va prôner le don et la gratuité en économie et dans les organisations. La conception même du travail et de l’autorité, au cœur de la DSE n’est pas évoquée par la RSE. Enfin, fondamentalement, la RSE ne prône nulle part le fonctionnement subsidiaire, joyaux de la DSE. Au contraire puisqu’elle semble promouvoir l’aspect centralisateur et « top-down » dans sa mise en œuvre, par exemple au travers la norme ISO 26000. Il est vrai que cette norme ne se veut pas règlementaire, et qu’elle doit s’appliquer de manière participative mais elle est forcément d’essence déontologique du fait même qu’elle est une norme. La DSE à l’inverse est une approche « ontologique » cherchant à responsabiliser et à concerner chaque acteur dans son for interne, cependant que la simple conformité externe aux normes suffit à la RSE. Ainsi par exemple,si la notion de justice peut passer par des lois à respecter, celles du don et de la gratuité, par définition, échappent à toute obligation.
La RSE et la DSE ne poursuivent pas le même but.
 
 

Certains vont même jusqu’à dire que leurs buts s’opposent.
 
 
Gildas Barbot dans “L’éclairage de la DSE sur le concept de RSE” démontre que la DSE promeut une véritable transformation (Transfiguration) managériale:
 
 
L’entreprise aujourd’hui est :
– Une société fondée sur le Capital
– Orientée vers la réalisation de profits
– Caractérisée par la conflictualité du rapport K/W
 
L’entreprise pourrait devenir :
– Une communauté de personnes
– Orientée vers le Bien Commun (le profit n’est qu’un indicateur)
– Caractérisée par une complémentarité entre le K et le W, grâce à la participation des employés à la gestion de l’entreprise.
 
 
Le côté positif de la RSE est la prise de conscience des limites d’un système de management orienté exclusivement vers le profit. Mais, en réalité, la RSE est une tentative de « faire avec » sans changer le cœur du système.
Guillaume Bigot dans son livre : « La trahison des chefs » (Fayard) peut dire :
« …La mode de la RSE trahit le besoin d’un supplément d’âme, et témoigne de la recherche d’un modèle susceptible d’apporter un sens et une utilité sociale… » Mais : « …La RSE ne remet en cause, ni la logique du management, ni le règne de l’actionnaire, ni le primat du bon plaisir. Dans une large mesure, la RSE relève même d’une tentative de sauvetage du management… »
 

Enfin, citons François Humbert dans un article intitulé : « Du capitalisme financier au capitalisme de proximité »
« Il est étonnant de noter que c’est à peu près à la même époque (1960) que naît le concept de « responsabilité sociétale des entreprises » ou RSE. La RSE est la déclinaison pour l’entreprise des piliers du développement durable : l’environnement, la société et l’économie. Mais comment l’entreprise pourrait-elle s’occuper de sujets environnementaux ou sociaux alors que ses priorités sont clairement fixées par ses propriétaires, à savoir les actionnaires et qu’elles sont devenues majoritairement économiques ?
En effet, ces problématiques sont souvent contradictoires : décider de minimiser l’impact d’un plan social en conservant des salariés est en contradiction directe avec la rentabilité économique de l’entreprise.
Ensuite, ces problématiques environnementales et sociales sont sources de coûts à court terme pour l’entreprise. Dès qu’elle rencontrera des difficultés, les initiatives « durables » seront supprimées.
Enfin, ces problématiques ne se situent pas sur la même échelle de temps. Les dirigeants d’une entreprise ont le regard fixé sur le cours de bourse de son action qui évolue au jour le jour tandis qu’un changement d’ordre social est à l’échelle d’un temps humain, on parle ici de plusieurs mois. »
 
 
En conclusion, on peut dire que la RSE est une manière « light » et inachevée d’appliquer la DSE , qu’elle peut en être le préambule mais reste tout à fait insuffisante pour un chrétien-dirigeant qui souhaiterait mettre en œuvre une organisation réellement inspirée par la DSE. Celle-ci visant directement le cœur du système et non seulement, ses effets externes.
 
 

Dominique CASSANET
 

Gérant
 
RDJ-Conseils