Le 10 janvier au risque de la Doctrine Sociale de L’Église (DSE)

24 janvier 2015

L’émotion suscitée par le 10 janvier et son prolongement commence à retomber. Il est l’heure d’analyser et de réfléchir à ce que nous devons faire maintenant. C’est-à-dire comment reconstituer le Bien commun en France aujourd’hui.
S’agit-il de se protéger ? Oui surement, mais comme tout société menacée a le droit de le faire. En aucun cas il ne faudrait tomber dans le piège stérile du choc des civilisations. La protection juridico policière, certes nécessaire, ne peut être la seule réponse au grand mal révélé par le 10 janvier.
S’agit-il d’agir sur le plan économique afin d e procurer plus d’emplois aux populations, notamment issues de l’immigration ? Oui surement mais pas seulement car la réponse n’est pas seulement d’ordre matériel.
 
Utilisons une méthode, car, reconstituer le bien commun est une vraie révolution pour la France d’aujourd’hui. Alors, comment accompagner, non seulement les musulmans, mais l’ensemble de la société à participer au bien commun national ?
Dans le management du changement on sait un certain nombre de choses :
 
 
1. Si on ne commence pas par reconnaitre les résistances au changement comme naturelles, voir comme bonnes, il n’y a aucune chance de faire évoluer les personnes.
 
 
Concrètement, cela veut dire être capable de reconnaitre les autres dans leur diversité et leur spécificité. Cela pose deux questions : qu’est ce que l’unité, qu’est ce que la liberté ?
Sur ces deux points, la DSE nous apporte son éclairage.
 

L’unité n’est pas l’unanimité. L’unanimité (nous sommes tous Charlie) cache souvent une certaine confusion. On a pu le voir dans le défilé massif interprété différemment par les participants voir instrumentalisé par d’autres. On a souvent dit que les scores des élus avec 90% de voix dans les républiques populaires (quasi unanimité), cachait en fait une véritable dictature déguisée. De même quand l’unanimité se fait contre un, il s’agit souvent de la constitution d’un bouc émissaire, dont la fonction cachée est de ramener la paix dans la communauté, sans traiter les problèmes de fond (voir les théories de R Girard là dessus).
Désigner un ennemi, par exemple l’islam ou le « djhiadisme » , c’est possible, mais cela ne doit pas cacher nos vrais problèmes.

L’unité n’est pas non plus l’uniformité. Elle est fondée sur la spécificité de chaque personnes ou groupes de personnes, sur la diversité des talents, des caractères, des cultures, des pensées et des religions. Ces différences doivent se vivre r en termes de complémentarité pour le service du corps entier. A ce titre on peut dire oui à la république laïque, mais non au laïcisme conçu comme une religion d’état imposée. A ce titre encore la reconnaissance des différentes communautés coexistant sur notre sol est nécessaire. Cette reconnaissance peut prendre la forme d’une certaine empathie envers les blessures que peuvent ressentir les communautés face à des attaques outrancières. L’empathie ne s’arrêtera pas là d’ailleurs : comment voient-ils le monde ? Quelle conception ils en ont ? Cette manière de faire envoie non seulement un message de reconnaissance et de respect propice à une prise de conscience sur une évolution nécessaire grâce la confiance mais encore nous instruit et permet d’éviter de faire des erreurs dans l’intégration : par exemple que signifie une mosquée pour un musulman ? Est ce un simple lieu de culte comme une église pour un catholique ?
L’unité c’est l’adhésion d’hommes (ou de groupes d’hommes) libres et responsables au bien commun national. Le bien commun considéré comme la recherche des conditions du développement du corps de la nation et de chacun de ses membres, à commencer par le plus pauvre. La machine à intégrer que fut la France avec son modèle républicain est-il toujours pertinent ? Quand la règle du jeu ne fonctionne plus, il faut en changer. Plutôt en changer lla manière de l’interpréter.
 
La deuxième question touche à la liberté, ici plus précisément la liberté d’expression. Que dit la DSE sur la liberté ? La liberté est une des quatre valeurs de la DSE.
D’abord elle ne se conçoit pas sans les 3 autres, elles forment un tout. Les trois autres sont : vérité, justice et amour.
La liberté ne peut s’exprimer que dans le cadre de la vérité. Les caricatures peuvent dire des vérités, pas toujours. Surtout la caricature exprime une vérité, plutôt une opinion, celle de l’auteur, souvent tronquée, déformée, exagérée. Elle se situe bien sûr rarement dans la Vérité mais c’est un autre problème.
L’exercice de la liberté doit être juste .Il ne doit pas créer de sentiment d’injustice. Une liberté d’expression qui n’aurait qu’une seule cible à critiquer, n’est pas juste. Il s’agit de la liberté de faire du militantisme, ce qui est autre chose. A ce titre Charlie hebdo est tout aussi représentatif de la liberté d’expression que l’Humanité ou Minute.
L’exercice de la vérité doit être fait avec amour. C’est-à-dire qu’ « a minima » elle ne doit pas blesser, sous peine d’ailleurs de ne pas être compris par ceux qui se sentent blessés. Elle se doit d’être respectueuse de la dignité des personnes ou de groupes de personnes. Jean Marie Elie Setbon : « Oui, nous pouvons être libres, être enfants de Dieu et obéir d’une obéissance filiale à notre mère l’Église. Saint Augustin résume bien la liberté en une phrase : « Aime et fait ce que tu veux. » Car l’amour divin en mon humanité me rend réellement et concrètement libre. Et donc je peux faire ce que je veux car l’amour me transforme en celui que j’aime tout en étant moi-même. Et l’amour me fait prendre conscience de l’autre et de la nécessité de ne pas le blesser »
 
Mais encore, la liberté est cette capacité à poser des actes volontaires et d’en être responsables. La responsabilité est un point important. Charlie hebdo, quand il publie ses caricatures, envisage-t-il toutes les conséquences ?

Enfin, la vraie liberté nous libère de tous nos conditionnements, nos « prêts à penser ». Là encore, sommes-nous bien dans ce cas avec Charlie ?
 
 
2. Il ne sert à rien de crier : « il faut que tu changes ». Le changement viendra de l’intérieur des personnes et non de l’extérieur et encore moins sous la forme d’injonctions, voir de jugements.
 
 
Appliqué à nos concitoyens musulmans, plus nous essayerons de leur inculquer de force les valeurs et les règles de fonctionnement de la république, plus ils peuvent avoir tendance à se replier sur leur spécificité culturelle, pour préserver leur identité. Comment peut –on leur présenter Charlie comme modèle achevé de l’esprit républicain ? La France se résume –t- elle à cela ? L’effort que nous avons à faire est de trouver ce à quoi, ensemble, nous pouvons nous identifier en France. Je pense que l’Eglise qui est en France peut jouer sur ce sujet un rôle important. La DSE s’appuie fortement elle aussi sur la loi naturelle qu’elle partage avec l’Islam. Il ya des actions à mener ensemble dans les domaines de l’éducation des enfants, de la défense et de la promotion de la famille etc…Tout ceci étant tout à fait compatible avec la république.
 
 
3. Il s’agit d’aider les personnes à comprendre de l’intérieur pourquoi elles ont intérêt à changer, dans une sorte de débat interne pesant les avantages de telle situation par rapport à une autre.
 
 
Ce n’est qu’après les avoir reconnu, rejoints dans ce qu’ils ont de plus intime, que nous pourrons alors commencer un dialogue d’intérêt de l’intégration. Qu’ils se rendent compte par eux même de certains freins liés à l’islam, comme la condition de la femme par exemple ou la charia.
Il s’agit : d’abord de les amener à comprendre que leur repliement identitaire et un peu victimaire leur procure un bénéfice caché, ensuite qu’ils auraient intérêt à abandonner cette posture pour une attitude plus conforme, sans se renier. Un sujet à travailler.
 
 
Ainsi, et c’est souvent le cas avec les valeurs de la DSE, le propos n’est pas de dire qu’il faut abandonner ou réformer les lois actuelles de la France mais d’en réformer la pratique individuelle et collective afin que les comportements marginaux, inévitables en terre de liberté, ne deviennent pas la règle de la « bien pensanse » ordinaire.
Le problème n’est pas d’interdire Charlie hebdo mais de s’en désintéresser, de le laisser mourir tout seul, c e qui était en train d’arriver avant que les tueurs n’agissent.
 
 
Dominique CASSANET