Vers une entreprise véritablement libérée

14 juin 2016

Je m’intéresse depuis plusieurs années à ce mouvement qui agite les entreprises autour de la notion d’entreprises libérées. Il m’intéresse à plusieurs titres.
D’abord il est, pour moi, la réelle application de la notion de subsidiarité dans l’entreprise, principe central de la Doctrine Sociale de l’Eglise (DSE).
Ensuite, même si l’appellation est contestable (Entreprise libérée), les entreprises n’étant pas, jusqu’à présent, toutes des prisons ; il révèle cependant une réelle aspiration à la liberté qui n’est rien d’autre que l’une des 4 valeurs de la DSE.
A l’heure du libéralisme triomphant, à travers notamment le développement impressionnant des entreprises privées et des créations de groupes puissants par fusions/absorption, la question de leur réelle liberté est clairement posée à travers ce mouvement.
Comme je le disais, certes, les entreprises ne sont pas toutes des prisons, cependant sont elles réellement des espaces de liberté ? St Ignace dit de ses exercices spirituels que leur objectif est « Comment se décider en dehors de tout attachement désordonné ». Dans les entreprises, ne retrouvons nous pas des attachements désordonnés à tous les niveaux de son organisation et de son fonctionnement, la privant ainsi de son libre arbitre ?
 
Quelques points pour développer ce propos.
 
Commençons rapidement par ce qui est le plus connu : la libération des énergies des collaborateurs par la diminution des normes et moyens de contrôle, au profit d’une plus grande responsabilisation et autonomisation des personnes.
Cela implique une réorganisation hiérarchique et une transformation des rôles des managers. On constate que dans chaque entreprise le processus est différent. Mais l’un des invariants clés résulte d’une prise de conscience du dirigeant qui initie le processus. Cette prise de conscience a beaucoup à voir avec son rapport au pouvoir et au contrôle. Le démarrage d’une opération de libération ne fera pas l’économie d’une véritable remise en question personnelle du dirigeant et d’une revisite de ses « peurs » sous jacentes. Bref, une véritable libération du dirigeant lui-même vis-à-vis de ses attachements désordonnés. De nombreux exemples pourraient être évoqués ici, ou certains parlent de « saut en parachute ». On voit bien le rapport à la peur et au désir en même temps. Mais allons plus loin et abordons d’autres aspects, moins remis en questions.
 
 
La stratégie.
 
 
Alpha et Omega de toute organisation, elle est, semble-t-il, indispensable pour orienter la marche des entreprises. Elle est ensuite le principe qui va ordonner tout le fonctionnement de l’entreprise, c’est l’alignement stratégique : « business model » qui en découle, organisation, marketing, commercial, mode de management, type de « reporting »…
Mais, à quoi sont ordonnées les décisions stratégiques ? La plupart du temps, à des matrices (proposées par des consultants) qui analysent le marché (concurrents etc..) , son évolution et les comparent aux forces et faiblesses de l’entreprise. Ce sont donc des modèles mécaniques qui orientent fortement le choix des activités des organisations.
Or, dans l’univers, large, des entreprises libérées, on voit apparaitre, en amont de toute stratégie, ce qu’on pourrait appeler une finalité, une raison d’être. Cette finalité permet aux dirigeants, non seulement de se libérer des déterminismes des modèles, mais encore d’orienter plus largement la marche de leur entreprise et de redonner ainsi aux équipes des espaces de liberté, réduits par l’alignement stratégique.
Frederic Laloux, dans son livre : « Reinventing Organizations » met en avant l’une des trois avancées de l’entreprise libérée (entreprise Opale dans son vocabulaire) : « la raison d’être évolutive » qui remplace l’analyse stratégique. De ce fait, le rapport à la concurrence est complètement changé ; Citons le : « Quiconque qui contribue (à la même raison d’être évolutive) à la réaliser plus vite ou sur une plus large échelle est un ami, un allié, pas un concurrent. Prenez Buurtzog : son projet (raison d’être) –aider les personnes malades ou âgées à vivre une vie plus autonome et qui vaille davantage la peine d’être vécue- passe avant tout le reste, au point que son fondateur, Jos de Block, a publié une présentation détaillée des méthodes révolutionnaires de Buurtzog, pour inviter ses concurrents à l’imiter. »
 
 
Revisiter le marketing : du besoin au désir.
 
 
L’une des questions clé du marketing est : « Comment répondre aux besoins de nos clients et de nos populations cibles ». S’il est normal de chercher à satisfaire les besoins plus ou moins vitaux des populations et des entreprises, le marketing va souvent plus loin et cherche à susciter de nouveaux besoins ou à révéler des besoins latents. N’est-ce pas là une dérive qui flatte chez le client son côté matérialiste ? Et, en réalité, l’enferme dans ses compulsions de consommation. En cela le marketing tend à réduire les marges de manœuvre du consommateur en réactivant ses peurs : de manquer, d’être différent, de sécurité etc…
Ne faudrait-il pas réorienter le marketing vers la recherche et la satisfaction du vrai désir profond des hommes ? C’est-à-dire la recherche du bonheur finalement et non du seul plaisir passager qui ne satisfait pas vraiment ni durablement.
Citons Frederic Laloux, à nouveau : « Par un étrange paradoxe, la façon dont les entreprises opales répondent à un besoin du monde est de se déconnecter de son bruit (les études, les groupes, la segmentation) et de tourner leur écoute vers l’intérieur. De quel produit serions-nous vraiment fiers ? Quel produit répondrait à un besoin authentique ? C’est ce genre de questions que l’on se pose dans les entreprises opales pour définir des produits nouveaux. »
 
 
Libérer les comptes
 
 
Les normes comptables sont l’étalon de mesure indépassable des performances et de la bonne santé de l’entreprise et de sa valeur. Elles déterminent les capacités d’emprunt, les marges de manœuvre des investissements et bien sûr, pour les entreprises hors marché, sa valeur de rachat. Mais les performances, la bonne santé et la valeur réelle d’une entreprise se résument-elles à cela ? Comment sont évalués les actifs non matériels ? Les savoirs et les savoirs faire d’une entreprise ne seront pris en compte qu’à travers un titre de propriété : brevet, licence etc…Mais que faisons nous de l’intelligence des personnes ? Du climat de confiance qui règne dans une équipe ? Du niveau de motivation ? De nombreux cercles travaillent à réintroduire une manière de prendre en compte tous ces actifs immatériels et c’est fort heureux, mais, là encore soit on tente d’objectiver le plus possible cet immatériel et on risque de déboucher sur des normes, soit on privilégie l’approche subjective issue du dialogue entre les collaborateurs et on s’approche alors de la spécificité, cœur de l’entreprise, une partie de sa finalité en réalité.
 
 
Revenir aux sources de l’économie libérale ?
 
 
A travers l’entreprise, c’est le fondement même du libéralisme et son évolution qui est à considérer. A l’origine, la liberté des acteurs économiques agissant individuellement selon leurs intérêts personnels doit rencontrer, à la fin, le bonheur de tous. Or, aujourd’hui, les détracteurs du libéralisme, peuvent, à bon droit, reprendre cette fameuse critique: le libéralisme c’est le renard libre dans le poulailler libre. Concluons sur ce passage du livre d’Elena Lasida dans son livre : « Le goût de l’autre » : « Dans l’univers d’Adam Smith, il y a bien de la place pour les intérêts individuels et la rivalité entre les humains, mais son anthropologie ne se réduit pas à cela. Son approche prend très au sérieux la complexité de la nature humaine et des relations sociales. Et je dirai sans hésitation que l’homme smithien est un passeur de vie et un passeur de sens. Son univers est construit autour d’une notion qui renvoie tout de suite à la dimension relationnelle de l’humain : la sympathie. Elle constitue une sorte de passerelle par laquelle les hommes communiquent se passent, les uns aux autres, de la vie et du sens. Dans l’univers smithien, la sympathie constitue un opérateur social et éthique. Et c’est à l’intérieur de cet univers que l’économie prend place. »
 
Depuis quand et comment, l’avidité a-t- elle supplanté la sympathie comme moteur du libéralisme et s’est-t-elle imposée comme culture dominante dans les entreprises ? Ce mouvement de libération n’est-il pas un retour vers les vrais fondements du libéralisme ?
 
 
 
Dominique CASSANET
 
RDJ Conseils